Il avait fait chaud cette nuit en région lyonnaise.
Cette chaleur alliée aux 14 unités de la drogue de Drake ingurgitées pendant
la nuit avait rendu le réveil de zomver encore plus difficile.
Dans la cuisine, ce matin, la bonne odeur du café
l'avait illico plongée dans un abîme de réflexion peu habituel à ce moment de la journée.
Elle avait sidéré son cher et tendre en lui citant, à l'heure où d'habitude le périscope
n'est pas encore sorti, cette phrase de Sénèque: Hâte- toi de bien vivre et songe que chaque jour
est à lui seul une vie. Il lui avait fait un tendre bisou tout en lui demandant, l'air vaguement inquiet : ça va, ma chérie ?
Elle lui avait souri mais elle pensait à un cafard rougeâtre rampant sur un mur fissuré.
Puis, son regard était parti se perdre dans le jardin pour s'arrêter sur le chat du voisin qui désormais, selon une habitude quasi maladive, venait chier sur les fleurs qu'elle avait plantées en début de printemps. Elle se surprit à rire en imaginant un lourd buffet tombant du ciel pour écraser la répugnante bestiole qui depuis quelques années déjà, n'avait plus rien de félin, bourrée qu'elle était, de croquettes infâmes.
La radio ronronnait Elle l'écoutait à peine et Merde ! Ray Charles est mort ! Son idole ! Non ! Il est immortel, lui. N'avait-elle pas lu, la veille cette magnifique phrase: L'immortalité, c'est celle qu'autrui vous reconnaît. L'unique transcendance vous est accordée par la postérité. ? C'était beau et tout et tout et pas vraiment faux mais bon Merde ! Il était quand même mort !
Le journaliste avait déjà enchaîné sur la future coupe d'Europe de foot. Elle éteignit aussi sec la radio. Putain ! Non ! Le monde ne change pas ! ! Panem et circenses ! Le foot ! Toujours lui ! Saloperie de média qui nous gavent de foot, de céréales au foot, de tout au foot ! Télé de merde, flot de merde, reflet de notre décadence. Prenez de l'eau bénite, cela vous fera croire et vous abêtira avait dit - en substance - un grand homme. Lequel avait également dit : Toute notre dignité réside en la pensée. Et si l'on rajoutait Regardez la télé cela vous rendra con et vous en réjouira ?
En rogne, zomver avait déjà envoyé inconsciemment Sénèque aux pâquerettes. Elle monta à l'étage aérer les chambres. Celles des enfants n'avaient strictement rien à envier à la cabine allouée à Brutus à bord de l' ES star trooper. Manquent plus que les cancrelats se dit-elle en ouvrant la fenêtre. Puis elle arrêta la comparaison: dans sa cabine, Brutus n'avait pas de fenêtres donnant sur un jardin. C'était écrit : Cloué dans son local, il ne voyait même pas l'extérieur.
Ouvrir la fenêtre n'apportait pas beaucoup de fraicheur, un soleil brûlant dardait déjà.
Comme l'an dernier, la canicule, l'effet de serre, machin tout ça. Un truc que Cochise avait consigné sur son cahier à spirales.
S'il le voulait, elle pourrait lui en donner d'autres idées à Cochise pour le cahier.
Forcément, elle avait pas mal bossé sur ce genre de trucs.
Les gestes routiniers du matin accomplis, elle avait sorti la voiture du garage. Mais quelle chaleur ! Allez ! Une Danseuse de foudre à la rescousse, please ! Et vous savez quoi ? Un quart d'heure après, alors qu'elle roulait sur la nationale, l'orage avait éclaté ! Merci ! Aajs Maas !
Le paysage défilait maintenant, celui de tous les jours qu'on oublie de regarder. Le chantier du contournement Ouest de Lyon avançait.
Une belle connerie, ça encore, avec une autoroute prévue en plein milieu des vignes et la destruction d'une réserve naturelle!
Elle constata amèrement que des bosquets avaient encore été déracinés depuis hier. Les bords de route ressemblaient plus que
jamais à un no man's land déprimant. Les bulldozers depuis quelques jours étaient entrés en action. Leurs chenilles avaient
imprimé sur le sol de grosses ornières que la pluie remplissait maintenant vitesse grand V.
Ce serait bientôt un gros glaukos, se surprit-elle à penser.
Enfin, si on veut parce qu'un glaukos, c'est pas ça du tout ! C'est Merde ! Coup de frein brutal, elle s'aperçut qu'elle roulait un peu vite
dans le bled qu'elle traversait et qu'elle s'était dangereusement rapprochée d'un groupe de gens tout de noir vêtus, attroupés
en plein milieu de la rue du village. C'était bien sa chance, elle était derrière un cortège d'enterrement !
Ressaisis-toi, zomver, un peu de décence ! Oui, tu as de la chance, ce n'est pas toi qui es dans la boîte. Passe au point mort et patiente.
Au point mort derrière un enterrement ! Encore de l'humour de merde ! se dit-elle.
Autant prendre son mal en patience. De toute façon, c'était foutu pour arriver à l'heure à la réunion.
Douze, ils allaient être douze à la réunion ! Comme les apôtres pensa t-elle en gloussant.
C'est une étoile à douze branches qui serait nécessaire dans la salle Pfff ! Décidément, elle délirait trop ce matin !
En fait elle et son collègue allaient devoir tenter d'expliquer un peu de technique à dix commerciaux qui n'en avaient probablement
rien à faire. Elle se demanda combien de poignée de mains seraient échangées au total avant la réunion ? Ce genre de question strictement
sans intérêt lui était malheureusement habituel. Pas besoin de matériel pour les résoudre : il suffit d'avoir un cerveau; une phrase
qu'elle avait lue hier soir ou dans la nuit. Donc, combien de poignée de mains sachant qu'on ne se serrait pas la main à soi-même,
que deux personnes étaient nécessaires pour une seule poignée de main, que ceux qui arriveraient ensemble se seraient serré la louche
avant, qu'il y aurait bien quelques connards qu'elle connaissait qui se croiraient obligés de lui faire la bise, le calcul devenait
complexe. Et les mains moites ? Hein ? Combien de poignées de -Ca y est! Le cortège d'enterrement avait tourné à gauche, elle réembraya,
se concentra sur la conduite et oublia les poignées de mains.
La pluie s'était malheureusement arrêtée et le soleil à la con allait encore réjouir tous ceux qui se foutaient éperdument du fait que la terre avait cruellement besoin d'eau en cette fin de printemps.
Coup d'œil rapide à la montre. Les référentiels n'ont peut-être pas d'importance mais quand même l'heure dans la vie de tous les jours, c'est bien utile. Bon, finalement, elle n'aurait que dix minutes de retard. Ca aurait pu être pire. Et puis de toute façon, Billy Lee ne tuait plus les Cafards. Elle n'avait donc plus rien à craindre. Ses antennes en vibraient de bonheur. Merci Drake ! C'était de la balle !
Quand elle rentra en salle de réunion, elle ressentit un léger trouble. Dis donc, Drake, ta sauce m'aurait pas fichu de l'ADN de Cafard martien plein les cellules ? Je le sens, j'en suis sûre.
Ni tout à fait la même, ni toute à fait une autre, elle commença à serrer les mains. Elle s'assit et laissa le Lord Commandant ouvrir la réunion.
Merci les Cafards écrivains, cette matinée à quelques modifs près ressemble pas mal à celle que j'ai vécue ce matin grâce à vous.